Civilizations Laurent Binet
CIVILIZATIONS –Laurent BINET -
PRIX DE ACADÉMIE FRANÇAISE
Comment décrire ce monument d’une histoire inversée, tellement la démonstration de la conquête du monde ancien par le nouveau monde est stupéfiante et arrive à paraître évidente ! Et si cela s’était passé comme cela ? Il suffirait de peu.
L’auteur se sert de cette hypothèse pour ouvrir la route aux Incas, Atahualpa poursuivi par son frère n’a plus que la solution de s’enfuir par les mers avec le reste de son armée pour échapper à la mort…
Il va refaire à l’envers une grande partie du chemin parcouru par son aïeule Freydis, fille d’Erik le Rouge, obligée de fuir l’Islande, puis le Groenland, et qui a mis cap à l’ouest. On est en l’an mille…
Cuba, Lisbonne, Tolède, Salamanque, l’Espagne, L’Allemagne, la rencontre avec Charles Quint, tout est crédible puisqu’il débarque à une époque où sévissent partout des guerres intestines pour le pouvoir, pour la prise de territoire, pour imposer une religion, alors pourquoi pas lui, fils du Soleil… Surtout qu’il se montre un vainqueur avisé et que sa façon de régner est plutôt apaisante pour les peuples… Et puis l’or coule à flot venu par bateaux entiers du pays incas.
C’est un plaisir de suivre au fil des pages le tricotage subtil mais toujours logique de l’auteur entre faits réels et imaginaires, mêlant les Médicis, Charles Quint, François Ier, la reine Élisabeth d’Angleterre, les papes, les corsaires, les Turcs, les Maures … et tant d’autres encore.
Une fresque colorée défile devant nos yeux émerveillés, elle se termine obligatoirement mal pour ce pauvre empereur, puisque nous sommes dans l’illusion, mais quel régal de s’être laissé emporté !
C’est une magnifique histoire qu’on lit le souffle coupé, bel exercice de style qui joue avec nos peurs ancestrales, et notre envie de croire encore à d’autres possibles.
Un prix amplement mérité. Il y a un vrai travail dans ce roman époustouflant, celui de refaire l'histoire du monde.

La panthère des neiges Sylvain Tesson
LA PANTHÈRE DES NEIGES- Sylvain TESSON- PRIX RENAUDOT 2019
Comme à son habitude Sylvain TESSON part d’une idée simple – Aller observer la panthère des neiges avec le célèbre photographe animalier, MUNIER.
Lorsque celui-ci lui propose de l’accompagner sur les plateaux du Tibet, l'homme actif acquiesce aussitôt, il lui faudra devenir contemplatif, car la panthère des neiges n’est pas n’importe quel animal…
Animal magique lui dit MUNIER, qui fait croire qu’elle a disparu…
Et les voilà au Tibet, en compagnie d’une équipe réduite, Maria et Léo, deux fidèles qui font toutes les expéditions avec MUNIER.
Par -20 ou -30° ils vont passer des journées entières couchés dans les rochers, bivouaquant à cinq mille mètres d’altitude, à attendre qu’il se passe quelque chose.
Ils voient des ânes sauvages, des yacks, et tant d’autres animaux que MUNIER connaît par cœur, mais ils devront être d’une infinie patience (au grand étonnement de Sylvain qui se croyait incapable de cet exploit) pour qu’apparaisse enfin cet animal mythique…
Sylvain ne pouvant porter de charge depuis l’accident qui a failli lui coûter la vie, devient le chantre de l’équipe. Ces journées passées en contemplation vont l’aider à philosopher sur le monde animal, sur la nature, sur l'homme prêt à détruire, sans raison, juste pour le plaisir, ou par négligence.
On rejoint là un sujet brûlant d’actualité, au moment où le réchauffement climatique commence vraiment à se voir, même en France où jusqu’à maintenant on pouvait encore se voiler la face.
Fable, récit de voyage, prétexte à nous faire poser les bonnes questions sur la faune et la flore dans lesquelles nous puisons inconsidérément, ce livre une fois encore, par la magie du talent de l’auteur nous entraîne bien loin de notre quotidien pour nous faire rêver.

La tentation Luc Lang Prix Médicis
LA TENTATION – Luc LANG –PRIX MÉDICIS
François, chirurgien orthopédiste dans la région lyonnaise, possède sa clinique et a une haute idée de son métier de « réparateur des corps ».
Une de ses grandes passions est la chasse, il n’hésite pas à donner la mort, à tirer le cerf et participer à des battues au sanglier.
Il possède une maison vers le Col du Montcenis, où il a aménagé un appentis en véritable boucherie, il y dépèce et prépare les morceaux des animaux abattus.
Il aime passionnément son épouse Maria, qui présente un déséquilibre qui s'est accentué au fil des ans, vivant des crises mystiques qui se transforment en retraites plus ou moins longues dans des monastères.
Son fils Mathieu, né d’une première union l’a beaucoup déçu en quittant ses études de médecine pour se lancer dans la finance au plus haut niveau.
Mathilde sa fille, abandonne aussi ses études de médecine lorsqu’elle rencontre un beau financier présenté par son frère, mais qui se révèle tremper dans des affaires louches de grande envergure…
Aléas de la vie ? Pas quand ces choix viennent bouleverser la vie de François, lui faisant perdre ses repères et douter de tout ce qu’il a essayé de construire. Il court de sa femme à son fils, puis à sa fille en essayant de sauver sa famille et ses valeurs, mais est-ce lui qui est dépassé ou les autres qui ont changé ?
Il va assister à une montée de violence, ne comprenant plus où est sa place, à quel moment il s’est trompé.
La fin est déconcertante…
A-t-il des visions prémonitoires, ou l’auteur s’amuse-t-il à revenir en arrière pour mieux nous perdre ? Si c’est le cas c’est réussi et pas forcément judicieux.
Ce roman enchante par ses descriptions de la forêt, ses habitants, ses paysages et ses saisons.
L’écriture est simple et poétique, une transmission familiale avec cet effort du père pour passer le relais et resserrer les liens avec chaque membre de sa famille. On s’attache aux personnages et à leurs erreurs, on suit avec passion le déroulement des événements qui nous amènent au drame.
Mais trop d'ellipses perdent le lecteur et finissent par l'ennuyer.

Tous les hommes n'habitent pas le monde de la même façon Jean Paul Dubois
Un roman à l'écriture ciselée, bien intéressant pour explorer le monde carcéral et comment foutre sa vie en l'air alors que tout pourrait aller bien.
TOUS LES HOMMES N’HABITENT pas LE MONDE DE LA MÊME Façon
J.P.DUBOIS – PRIX GONCOURT 2019
Paul HANSEN est détenu à la prison à Montréal.
Mais Qu’a-t-il fait pour se retrouver là, purgeant une peine en compagnie de Patrick incarcéré pour meurtre ? On ne le saura que dans les dernières page.
Un personnage qui vit en prison avec un codétenu, Hell angels biker effrayant mastodonte mais faux dur au cœur tendre, qui a peur des araignées et de se faire couper les cheveux, amoureux fou des motos…
Les souvenirs et les fantômes reviennent. Paul ressasse.
Trois morts l'accompagnent : son père le pasteur à la foi mal assurée Joannès Hansen.
sa mère athée éprise de cinéma qui introduira les premiers pornos dans cette petite ville où son mari est pasteur.
Winona sa compagne, moitié irlandaise-moitié indienne, pilote d’un petit « coucou » avec lequel elle faisait quelques transports hommes ou marchandises au dessus du Canada, et sa chienne Nouk.
Paul était heureux, super-intendant de la résidence l’Excelsior, se dévouant corps et âme à l’entretien de ce bâtiment et au bien-être de ses habitants, allant bien au-delà de ce qui lui était demandé.
Mais l’inévitable grain de sable s’est glissé dans cette mécanique bien huilée. L’ancien président de la société meurt, et l’homme qui le remplace, imbu de sa personne, va rendre la vie impossible à Paul, homme pacifiste s’il en est ;
Tout le monde a le droit de « péter les plombs », et cela l'a conduit en prison.
On voyage dans les souvenirs de Paul ; de sa mère qui tenait un petit cinéma de quartier à son père Danois, venu en France puis parti pour le Canada, où Paul le rejoint un an plus tard.
Des vies normales de personnes simples où l’on succombe aux tentations, où l’on ne supporte plus certaines situations, certaines personnes.
Ce livre est l’histoire de la vie de Paul.
L’auteur nous la narre avec humour, cette belle écriture lumineuse, calme, nous rend son personnage sympathique.

Le bal des folles Prix des prix Victoria Mas
LE BAL DES FOLLES – Victoria MAS- RENAUDOT DES LYCÉENS
La Salpêtrière, lieu d’internement, apparaît comme une épée de Damoclès au dessus de la tête du sexe féminin rebelle en cette fin de 19ème siècle.
Une femme qui montre des velléités d’indépendance, tant dans ses idées, son renoncement au mariage, sa façon de s’habiller, sa révolte au genre masculin de la famille devient gênante.
Si elle est de bonne naissance, elle peut se voir internée, et soumise aux bons soins du Docteur Charcot.
Ce partisan soigne ces hystériques avec de l’hypnose, qui n’en a alors parfois que le nom, Il utilise abondamment les électrochocs, qui rendent vraiment folles les femmes qui ne l’étaient pas.
A la décharge de ce docteur, à l'instar de Freud et ses trépanations, ce sont les balbutiements de la psychanalyse…
C’est dans ce milieu qu’arrive Eugénie, née dans une famille bourgeoise de notaires, elle a le malheur d’avoir des visions et de communiquer avec les esprits de personnes décédées.
Souvent visitée par son grand père, elle confie ce secret à sa grand-mère paternelle qui le répétera aussitôt à son fils, père d'Eugénie, maître incontesté de la famille, Afin d'éviter le scandale, ce dernier fera enfermer sa fille.
Eugénie se retrouve dans un dortoir avec toutes ces malheureuses sous la surveillance de Geneviève, intendante admirative et amoureuse du grand professeur Charcot.
Le professeur soucieux de sa reconnaissance dispense ses soins devant un public émerveillé par les résultats, transformant ces pauvres femmes en cobayes.
Au bout de quelques jours, Eugénie reçoit un message destinée à Geneviève par la voix de Blandine sa sœur, décédée à seize ans de tuberculose.
Tout va s’effondrer autour de Geneviève. D'abord incrédule et révoltée, l'intendante infirmière ouvre les yeux sur le monde qui l’entoure et sur d’autres perspectives.
Le bal des Folles, cette - institution - scandaleuse a lieu une fois par an, il va permettre à Geneviève d’aider Eugénie. Ce bal, sous ses faux airs de bal de charité, encourage les gens -sains d’esprit- à venir passer une soirée avec des malades affublées de belles robes.
Les -non malades- veulent démontrer qu’elles ne sont pas folles, elles rêvent d' y trouver l’amour…
Certains hommes en profitent et tout ce beau monde n’attend que les crises d’épilepsie pour rire et avoir des anecdotes croustillantes à raconter. Le bal des dupes…
Dans ce premier roman, à l’écriture maîtrisée, Victoria Mas, nous plonge au cœur d’un passé pas si éloigné où la liberté des femmes étaient une notion inexistante.
Très beau livre sur un fait de société qui méritait d’être mis en lumière.

Prix des Prix 2020
Prix des prix 2020
Amis de la bibliothèque Annonay
1-Le bal des folles : Victoria Mas
2-les hommes n'habitent pas le monde de la même façon Jean Paul Dubois
3-Tentation Luc Lang
